Émile, la pédagogie de la Nature, au XXIe siècle

 

Michel Termolle

(Mons)

 

 

En 1901, Gabriel Compayré publiait un ouvrage intitulé : Jean-Jacques Rousseau et l'éducation de la Nature[1]. Dès les premières lignes de cet ouvrage, on pouvait lire :

 

"Tout a été dit sur Jean-Jacques Rousseau, et même redit, depuis deux siècles que ses ouvrages sont lus et relus, et perpétuellement commentés. Il ne faut donc guère prétendre à la nouveauté, en une matière aussi profondément fouillée".

 

Au risque peut-être de démentir Compayré, ou plutôt avec sagesse, je vais me permettre de redécouvrir et d'attester la magnifique pérennité des conceptions pédagogiques de Jean-Jacques Rousseau surtout en ce qui concerne l'importance de la nature dans l'éducation.

Cette approche pourrait paraître peu originale, car Compayré ajoutait aussi dans son introduction : "Les idées de Rousseau sur l'éducation, les seules dont nous voulions nous occuper ici, étaient si nouvelles en 1762, qu'elles le peuvent paraître encore aujourd'hui … ".

En 2008, je persiste donc à vouloir présenter et démontrer le caractère pérenne ainsi que l'impact des idées pédagogiques de l'étude de la nature par Jean-Jacques sur les mouvements éducatifs de notre XXIe siècle.

 

 

Note concernant les références aux textes de J.-J. Rousseau

 

Les écrits de Jean-Jacques Rousseau sont cités dans les éditions suivantes :

 

OCR = Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau, éd. B. Gagnebin et M. Raymond, Paris, Gallimard. "Bibliothèque de la Pléiade", 1959-1995, 5 vol. Le sigle est suivi du tome et de la page.

 

 

 

 

La Nouvelle Héloïse et Émile ou de l'éducation

 

Dans la préface d'Émile ou de l'éducation, Rousseau présente le caractère de son ouvrage : "On croira moins lire un Traité d'éducation, que les rêveries d'un visionnaire sur l'éducation"[2]. Sur le mode d’une fiction théorique, il expose une éducation, non pas culturelle mais naturelle, une éducation dans laquelle et par laquelle il entend former l'homme, l'homme vrai et surtout une éducation qui, en substance, consiste à empêcher que l'homme ne déforme sa nature.

Au cœur de la Profession de foi du vicaire savoyard, le philosophe de Genève nous précise sa source de connaissance, de compréhension et de réflexion :

 

"J'ai donc refermé tous les livres. Il en est un seul ouvert à tous les yeux, c'est celui de la Nature" et quelques lignes plus loin, il ajoute : "c'est dans ce grand et sublime livre que j'apprends à servir et adorer son divin auteur : nul n'est excusable de n'y pas lire, parce qu'il parle à tous les hommes une langue intelligible à tous les esprits"[3].

 

Aujourd'hui, en toute clarté, nous pouvons constater, que Jean-Jacques a donc bien maintenu ce grand livre ouvert jusqu'à la fin de sa vie. En effet, dans presque tous ses ouvrages, plus particulièrement dans Émile ou de l'éducation, dans La Nouvelle Héloïse, dans les Rêveries et aussi dans le genre parénétique avec les Lettres morales, Rousseau nous propose des stratégies d'apprentissages qui visent la compréhension de la nature. Dans la deuxième des Lettres morales, Rousseau, le professeur de vertu, propose à Sophie, sa "chère et digne amie"[4] l'examen de la philosophie du savoir, il lui propose cette pensée pédagogique :

 

"En s'y livrant on donne plus de confiance à la voix de la nature qu'à celle de la raison et sans parler de la sagesse et du bonheur avec tant d'emphase on devient sage en dedans et heureux pour soi."[5]

 

Dans La Nouvelle Héloïse, Saint-Preux présente à Milord Edouard quelques principes de sa philosophie de l'éducation des enfants. Il lui déclare :

 

"On n'assujettit [les enfants] à rien ; on ne les force jamais de rien apprendre ; on ne les ennuie point de vaines corrections ; jamais on ne les reprend ; les seules leçons qu'ils reçoivent sont des leçons de pratique prises dans la simplicité de la nature."

 

La démarche pédagogique de l'apprentissage, Saint-Preux l'indique à sa Julie en lui signifiant "qu'il vaut toujours mieux trouver de soi-même les choses qu'on trouverait dans les livres"[6]. De même dans Émile, Rousseau nous invite à demeurer loin des "leçons" d'instruction, des bibliothèques et des collèges, où chaque auteur nous enseigne "ce qui est bien"[7]. Il nous exhorte à contempler l'univers, il nous guide dans l'étude de la nature quand il cherche "avec une douce inquiétude", quand il cherche la fin de tout ce qu'il voit et la cause de tout ce qu'il sent" et aussi quand il fixe son "attention sur les objets qui l'environnent".

 

Les Rêveries et Les Confessions

 

Dans ses Rêveries, Jean-Jacques nous engage à détailler le spectacle de la nature, cette nature qu'il dit déclare n'avoir "guères contemplé[e] jusqu'alors qu'en masse, et dans son ensemble"[8]. Dans la nature, Jean-Jacques, le pédagogue éclairé nous dévoile et propose "une marche plus graduelle et plus lente"[9] , il nous avise même que la plus utile règle de toute l'éducation est sans doute de perdre du temps plutôt que de vouloir en gagner[10].

Jusqu'à la fin de sa vie, Rousseau a étudié la nature et il a réfléchi sur sa compréhension. Ainsi, tour à tour, comme spectateur ou comme acteur ; continûment, Rousseau a tenté de connaître et surtout de comprendre la nature.

Dans les Rêveries, la démarche d'entendement de la nature reprend donc le sens originel du concept de la compréhension, c'est-à-dire de "mettre la nature à l'intérieur de soi", de saisir intuitivement notre environnement et non plus de comprendre pour "dominer" la nature mais bien pour s'y intégrer. Et lui-même de préciser dans la septième promenade, qu'en admirant les plantes, il ne cherchait pas à s'instruire, qu'il était trop tard certes et que d'ailleurs il n'avait "jamais vu que tant de science contribuât au bonheur de la vie"[11].

Hors d'une botanique de cabinet, assurément, Jean-Jacques cherche à "comprendre" ce qui lui parait différent de "s'instruire" et il se trouve selon lui très éloigné de ceux qui n'herborisent que pour devenir auteurs ou professeurs et qui s'épuisent en querelles sur les "systèmes" et sur les "méthodes"[12].

Tout naturellement, Rousseau examine, considère et contemple, il apprend à classer[13] en physicien expérimentateur qui interroge la nature, en l'observant soit de façon passive ou soit de façon active sur les petits constituants qu'il croise dans les prés, dans les champs, dans les bois.

Conscient que pour agir efficacement sur l'environnement, il faut d'abord l'observer ; cette observation fournit les informations nécessaires pour prendre des décisions, pour analyser les mécanismes et pour en comprendre avec sapience la portée et la valeur car la véritable compréhension d'une chose réside avant tout dans la manière dont nous la relions à toutes les autres choses que nous savons.

Conscient que dans l'étude des choses de la nature, il convient d'observer et de classer pour comprendre. Dans la lignée aristotélicienne, fidèle à la devise reprise à Juvénal[14] : Vitam impendere vero, Rousseau nous présente sa démarche de compréhension : il s'occupe et se sert de "tout ce qui l'entoure" et ainsi par "un instinct fort naturel", il déclare donner "la préférence aux objets les plus agréables"[15]. Dans la septième promenade, faisant l'inventaire de toutes ses attitudes et démarches d'apprentissage, Rousseau nous déclare : je contemple, j'observe, j'apprends à observer, je sens, je goûte, j'examine, je classe, j'apprends à classer, je compare les divers caractères, je marque les rapports, je révèle les différences, je constate l'organisation, je recherche les lois générales et enfin je saisis les lois de la structure.

C'est donc la nature qui va ainsi jouer pleinement son rôle de précepteur bienveillant, pour Rousseau c'est au contact des choses et des réalités qu'Émile façonne son jugement, l'observation directe de la nature est pour Jean-Jacques le meilleur mode de formation.

 

Dans les Confessions, quand il raconte ses souvenirs aux Charmettes, il commente cette méthode qui lui a réussi dans l'objet de s'instruire : "Commençons par me faire un magasin d'idées, vraies ou fausses, mais nettes, en attendant que ma tête en soit assez fournie pour pouvoir les comparer et choisir."[16]

Plus tard, dans le Livre douze des Confessions, Rousseau décrit sa passion pour l'étude des plantes : "La botanique, telle que je l'ai toujours considérée, et telle qu'elle commençait à devenir passion pour moi, était précisément une étude oiseuse, propre à remplir tout le vide de mes loisirs, sans y laisser place au délire de l'imagination, ni à l'ennui d'un désœuvrement total. Errer nonchalamment dans les bois et dans la campagne, prendre machinalement çà et là, tantôt une fleur, tantôt un rameau, brouter mon foin presque au hasard, observer mille et mille fois les mêmes choses, et toujours avec le même intérêt, parce que je les oubliais toujours, était de quoi passer l'éternité sans pouvoir m'ennuyer un moment."[17]

Ce foin, il nous en précise le sens dans la septième promenade : "Me voilà donc à mon foin pour toute nourriture et à la botanique pour toute occupation."[18] Voilà le riche et précieux foin de la compréhension de la nature!

Jusqu'à la fin de sa vie, Rousseau s'est toujours soucié de cette acquisition de la nature et de sa compréhension de la nature. Ainsi au botaniste Linné, il écrit : "Je tire un profit plus réel de votre Philosophica botanica que de tous les livres de morale". Il lui écrit aussi : "Continuez d'ouvrir et d'interpréter aux hommes le livre de la nature, pour moi content d'en déchiffrer quelques mots à votre suite, dans le feuillet du règne végétal, je vous lis, je vous étudie, je vous médite …"[19]

Dans le douzième livre des Confessions, nous lisons : "Quelque élégante, quelque admirable, quelque diverse que soit la structure des végétaux, elle ne frappe pas assez un œil ignorant pour l'intéresser."[20] Jean-Jacques Rousseau poursuit : "Cette constante analogie, et pourtant cette variété prodigieuse qui règne dans leur organisation, ne transporte que ceux qui ont déjà quelque idée du système végétal. Les autres n'ont, à l'aspect de tous ces trésors de la nature, qu'une admiration stupide et monotone."

Pauvres "autres" dirai-je à la suite de Rousseau!

Au fond, cette admiration dont parle Rousseau, peut-elle exister? Puisque "les autres", ils ne voient sans doute rien! Ou bien, "les autres" voient-ils seulement ce qu'on leur a dit de voir? Ou bien parce qu'il n'y a rien à voir!

Rousseau poursuit et répond à ces interrogations : "Ils ne voient rien en détail, parce qu'ils ne savent pas même ce qu'il faut regarder et ils ne voient plus l'ensemble, parce qu'ils n'ont aucune idée de cette chaîne de rapports et de combinaisons qui accable de ses merveilles l'esprit de l'observateur." [21]

Pour ceux qui veulent voir, quelle doit être la démarche de l'observateur de la nature? Ici aussi, Rousseau fournit une réponse dans la Cinquième promenade, il nous propose les étapes du cheminement d'apprentissage et de compréhension.

Voici comment il décrit sa journée à l'affût de la compréhension de la nature : "En conséquence de ce beau projet, tous les matins après le déjeuner, que nous faisions tous ensemble, j'allais, une loupe à la main et mon systema naturæ sous le bras, visiter un canton de l'île que j'avais pour cet effet divisée en petits carrés, dans l'intention de les parcourir l'un après l'autre en chaque saison. Rien n'est plus singulier que les ravissements, les extases que j'éprouvais à chaque observation que je faisais sur la structure et l'organisation végétale, et sur le jeu des parties sexuelles dans la fructification, dont le système était alors tout à fait nouveau pour moi. La distinction des caractères génériques, dont je n'avais pas auparavant la moindre idée, m'enchantait en les vérifiant sur les espèces communes, en attendant qu'il s'en offrît à moi de plus rares. La fourchure des deux longues étamines de la Brunelle, le ressort de celles de l'Ortie & de la Pariétaire, l'explosion du fruit de la Balsamine et de la capsule du Buis, mille petits jeux de la fructification que j'observais pour la première fois me comblaient de joie […]."[22]

 

 

La nature pour comprendre

La respiration, le flux, le souffle créateur

 

Dans la Profession de foi du vicaire savoyard, nous lisons : "C'est toujours de la Nature elle-même qu'il faut tirer les instruments propres à la régler".

Dans la septième Promenade, Rousseau déclare : "La méditation dans la retraite, l'étude de la nature, la contemplation de l'univers forcent un solitaire à s'élancer incessamment vers l'Auteur des choses, et à chercher avec une douce inquiétude la fin de tout ce qu'il voit et la cause de tout ce qu'il sent."[23]

Dès les premières lignes du Livre Premier d'Émile [24]:

 

"Tout ce que nous n'avons pas à notre naissance et dont nous avons besoin étant grands, nous est donné par l'éducation. Cette éducation nous vient de la nature, ou des hommes, ou des choses. Le développement interne de nos facultés et de nos organes est l'éducation de la nature : l'usage qu'on nous apprend à faire de ce développement est l'éducation des hommes ; et l'acquis de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent, est l'éducation des choses. [25]

Chacun de nous est donc formé par trois sortes de Maîtres. Le Disciple dans lequel leurs diverses leçons se contrarient est mal élevé, et ne sera jamais d'accord avec lui-même : celui dans lequel elles tombent toutes sur les mêmes points, & tendent aux mêmes fins, va seul à son but, & vit conséquemment. Celui-là seul est bien élevé.

Or, de ces trois éducations différentes, celle de la nature ne dépend point de nous ; celle des choses n'en dépend qu'à certains égards ; celle des hommes est la seule dont nous soyons vraiment les maîtres : encore ne le sommes-nous que par supposition ; car qui est-ce qui peut espérer de diriger entièrement les discours & les actions de tous ceux qui environnent un enfant? "

 

Une pédagogie dynamique et efficace doit s'installer sur l'observation sensible et directe des choses, elle doit se construire sur des études sensibles et concrètes où l'abstraction joue le moindre rôle mais par la contemplation des grands spectacles de l'univers tout comme Rousseau faisait avec son Émile de la géographie "sans cartes" mais dans les promenades.

Sans prétendre qu'il faille conformer l'éducation à la nature, ce qui serait refuser d'établir entre elles un antagonisme de principe mais tout simplement de construire l'éducation dans l'image de la nature, nonobstant il faut conformer l'éducation à la nature en refusant d'établir un antagonisme entre nature et éducation, en récusant une éducation qui se donne pour raison de modifier la nature mais en ambitionnant une éducation qui se conforme aux enseignements de la nature.

Après avoir parcouru la nature, Rousseau formule la démarche de cueillette des lois de la nature : "Que nous reste-t-il à faire après avoir observé tout ce qui nous environne? D'en convertir à notre usage tout ce que nous pouvons nous approprier, & de tirer parti de notre curiosité pour l'avantage de notre bien-être."[26] Mais, cet apprentissage ne peut se réaliser, nous dit ensuite Rousseau, que si nous rendons notre "élève attentif", ce qui nous en fera un "élève curieux".[27] Rousseau veut que la véritable "école" de l'enfant soit le monde, même si "les instructions de la nature sont tardives et lentes, celles de l'homme sont presque toujours prématurées."[28]

Et aujourd'hui, dans tout système d'apprentissage, nous agissons comme Rousseau dans l'Émile ou dans les Rêveries, au XVIIIe siècle ou au XXIe siècle, sur la terre, sous la terre ou dans les airs, dans tous les règnes de l'univers, car comprendre le monde, comprendre la nature signifie, ou mieux devrait signifier, être apte ou être exercé à transformer en connu quelque chose d'inconnu, à aller à l'essentiel et ensuite à ordonner la matière bouillonnante en éléments clairs et distincts reliés par des relations et des rapports transparents.

Dans la troisième promenade, Jean-Jacques Rousseau nous signifie que "nourri par l'éducation dès son enfance" ainsi que stimulé et renforcé par toute une suite de "misères et d'infortunes", il a cherché durant toute sa vie, "dans tous les temps" à "connaître la nature et la destination de son être"[29] et contrairement aux autres hommes, il n'a pas voulu apprendre et comprendre pour "instruire les autres" mais pour "s'éclairer en dedans".

 

Vitam impendere vero

 

Rousseau a toujours déclaré réviser un système d'éducation selon la philosophie des Lumières. Ainsi hors de la fortune, de la vanité et des honneurs, il déclare : "Quand j'ai désiré apprendre, c'était pour savoir moi-même et non pour enseigner"[30]. Il s'est donc engagé vers "l'étude de la nature" et vers "la contemplation de l'univers", une contemplation certes mais active et dynamique qui le poussera à chercher avec une "douce inquiétude" la fin de tout ce qu'il voit et de tout ce qu'il sent"[31] , telle a été sa décision de consacrer sa vie à la recherche de la vérité et de prendre comme seul maître le spectacle de la Nature.

Pour Rousseau, la démarche de compréhension de la nature, se présente comme une méthode d'enquête continue, indirecte qui procède par une suite de confrontations et de rapprochements d'informations diverses. Cette approche de compréhension n'existe pas à priori, elle n'est pas innée et surtout elle repose sur un support affectif. Cette démarche scientifique ne peut se donner mais il faut se l'approprier.

Dans l'étude des choses de la nature, il convient d'observer de classer pour comprendre ce qui est. Rousseau a lu Condillac, le philosophe sensualiste, défenseur de l'empirisme, convaincu des idées innées et s'était lié avec lui[32] au temps où il travaillait à son Essai sur l'origine des connaissances humaines. C'est dans son Traité des systèmes que Rousseau a sans doute pu lire: "La nature guidait les hommes et c'est ainsi qu'ils s'instruisaient, sans remarquer qu'ils allaient de connaissances en connaissances, par une suite de faits bien observés".[33]

 

La nature un outil pour enseigner et pour comprendre

 

Cette didactique de "La nature pour comprendre, pour comprendre la nature" se distingue de celle de l'enseignement traditionnel car plutôt que de tenter de résoudre de faux problèmes théoriques et donc déjà posés, elle pose des problèmes à partir d'une situation vécue. Plutôt que de se limiter à la résolution d'un problème, elle vise à déboucher sur un plan d'action pour solutionner la situation problématique. Elle ambitionne un raisonnement hypothético-déductif dans une démarche systémique plutôt que la démonstration et la déduction, et enfin plutôt que la priorité aux connaissances disciplinaires, elle aborde le savoir et la compréhension comme un outil au service d'un projet. Loin des modèles universels, elle poursuit une meilleure compréhension du réel et aide à résoudre les problèmes particuliers.

 

v

 

Au XXe siècle, le grand pédagogue belge Ovide Decroly insistait sur la priorité à accorder à l'observation des faits naturels. Dans cette perspective d'une éducation "par la vie et pour la vie", il écrivait : "Je me suis pénétré de cette vérité que la majorité des élèves éprouvent un intérêt latent pour les choses de la nature, permettant d'y trouver une mine inépuisable de sujets capables de servir de prétextes à penser, à calculer et à écrire de la manière la plus normale et la plus rationnelle."

Cinquante ans plus tard, Christian Magnan présente sa façon de concevoir les rapports entre la théorie et la réalité physique. Il reconnaît aux deux termes en présence leurs propres vertus sans chercher à placer l'un ou l'autre en position dominante ni à réduire, l'un à l'autre. Hors de tout compromis, il définit d'un mot le type de rapport entre les modèles théoriques et la nature réelle par "dialogue"[34]. Pour Magnan, il faut considérer la démarche scientifique comme "un échange sans fin où chaque réponse authentique de la nature suscite du côté de la science une question pertinente et opportune. Il s'agit de faire connaissance avec le monde, non de le forcer à dévoiler ses secrets. "

André Giordan, spécialiste de problèmes contemporains d'éducation et plus particulièrement d'apprentissage des sciences expérimentales, responsable du laboratoire de Didactique et d'Epistémologie des Sciences de l'Université de Genève déclare : "Le savoir scientifique n'a d'intérêt que si l'élève peut s'en servir, s'il peut le transférer à des situations vécues."[35] Dans la lignée rousseauiste d'un "learning" actif et dynamique : la "nature pour comprendre, pour comprendre la nature" doit donc se présenter en tant que construction ou re-construction responsable et motivée qui vise à maîtriser, l'environnement biologique et social sans être maître.

C'est par ce constat rousseauiste que le mouvement pédagogique de l'écoformation fait de l'environnement un maître de formation. Gaston PINEAU, professeur en sciences de l'éducation, a inventé le mot nouveau "écoformation" qui signifie au sens strict "la formation que l'on reçoit par le monde physique". Il considère trois rapports formatifs : l'autoformation, l'hétéroformation et l'écoformation, là où Jean-Jacques Rousseau nous montrait trois maîtres, ou mieux nous montre trois maîtres : soi-même, les autres et les choses. Et pourtant, on lit dans un texte récent : " Le modèle proposé par Carré accorde au pôle de l’Environnement autant d’importance qu’aux pôles du Sujet apprenant et du Dispositif de formation. Cette importance accordée au pôle "éco" est relativement nouvelle dans le domaine de la pédagogie."

L'écoformation déclare ainsi se décliner et se développer sur deux modes dont l'un est objectif, rationnel et socialisé, l'autre est subjectif, affectif et personnel. De ces deux relations vitales, il en découle deux formes de pédagogies : la pédagogie de l'objectivité et la pédagogie de l'imaginaire, la construction objective et la liberté subjective. L'écoformation se présente elle-même moins comme une méthode qu'un principe éducatif, puisque le mot en lui-même signifie "la formation que l'on reçoit de l'habitat qui nous entoure". Elle se définit non seulement comme l'éducation à l'environnement, au rapport au monde mais aussi comme la formation par le monde, par les choses.

Certes depuis quelques années, certaines offres référencées sous "pédagogie de la découverte" utilisent la nature uniquement comme décor pour donner une "petite poussée d’adrénaline", mais d’autres propositions éducatives intègrent sous le même titre un apprentissage global et exigeant. Ainsi le groupe pédagogique français AIROFTERRE affirme que "l'éducation qui vise seulement à formater les individus au modèle ultra-libéral est un crime à l'échelle de l'humanité qui fait de nous des êtres partiels et dépendants incapables de choisir leur avenir, sans moyen de s'inscrire dans un autre processus que celui du commerce marchand et de la prédation destructrice."

En Suisse, des pédagogues revendiquent les forces et les ambitions de la pédagogie dans la nature. Cette nature qu'ils considèrent comme un espace de rencontres où chacun peut pratiquer des activités plus ou moins éducatives : s’y détendre, puiser de nouvelles forces, se confronter à elle, s’entraîner à la survie, la toucher et la sentir, mais aussi ne pas la remarquer. Au travers de la pédagogie de la nature, la nature est explicitement liée à l’éducation. Cette pédagogie de la nature permet une interconnexion intense entre l’action, l’expérience, les sentiments, l’acquisition de connaissances, la pensée systémique, l’estime, la réflexion et l’évaluation. Ce mouvement de pédagogie de la nature souhaite aller à l’encontre de la "désensibilisation" de la vie et lui apporter à nouveau "un sens par les sens".

Les cinq objectifs qu'ils déclarent poursuivre par leur "pédagogie de la nature" sont : une rencontre avec la nature et avec soi-même, d’éprouver le froid, la peur, la joie par exemple. Ensuite, il est question d’acquérir des connaissances, en particulier de vivre et reconnaître les cycles et les liens qui, dans la nature, peuvent être transmis de manière simple et plausible afin de faciliter la compréhension d’autres processus abstraits. En troisième place, ils retiennent la sensibilisation sur les questions environnementales. Enfin, de comprendre au mieux la place que l’homme occupe en tant qu’élément de la nature, ce qui conduit pour finir au questionnement philosophique sur le sens de la vie.

Le groupe pédagogique SILVIVA de Zurich s'est accordé le mot d'ordre que voici :

"Si tu veux comprendre la nature, observe-toi.

 Si tu veux te comprendre, observe la nature."

Cette devise n'est pas de Rousseau et pourtant, il a ajouté : " Observe la nature et suit la route qu'elle te trace." [36]

Même si ces différents mouvements pédagogiques ne se présentent ni ne se réclament pas d'une éducation par la nature d'inspiration rousseauiste, assurément ils s'inscrivent bien dans cette perspective éducative.

 

v

 

 

Créativité, sens critique et objectivation

 

Ainsi, une lecture ou plutôt une re-lecture, dans la perspective d'un didactisme dynamique d'Émile, de La Nouvelle Héloïse et des Lettres morales peut assurer que si le monde de l'éducation comprenait mieux que le monde pensé puise son essence dans le monde existant et que le monde pensé poursuit sa compréhension dans le monde existant, nous verrions sûrement dans "les classes dites d'enseignement", non plus des élèves apprentis consommateurs mais des acteurs de leur propre formation. Nous aurions sûrement des écoles qui viseraient avant tout à étendre la mobilité d'esprit, à développer l'esprit de recherche et ses composantes tels que le sens de l'observation, de l'expérimentation, de l'imagination et de la créativité, à développer le sens critique, de l'objectivation, le discernement des connexions et des synthèses, le sens de l'efficacité personnelle construite sur la maîtrise de soi, l'initiative, le sens de la liberté et celui des responsabilités, de la capacité de décider et enfin et fondamentalement le sens de la confrontation et du respect de la vérité.

L'élève en situation d'apprentissage multiplie ses expériences dans la nature, il se trouve "dans la seule dépendance des choses"[37]. Hors du système si morne de l'instruction, hors des discours et des leçons verbales, hors des mots ; en éducation, la règle la plus grande, la plus importante et la plus utile telle que définie dans Émile est revenue avec force dans les Rêveries, ne pas vouloir gagner du temps mais "en perdre"[38].

 

Voilà ce que Rousseau veut pour son élève, ou plutôt l'élève de la nature, comme il dit. Il brigue un élève "exercé de bonne heure à se suffire à lui-même, autant qu'il est possible". Son élève "juge, prévoit, raisonne en tout ce qui se rapporte immédiatement à lui, ... il est sans cesse en mouvement, il est forcé d'observer beaucoup de choses, de connaître beaucoup d'effets ; il acquiert de bonne heure une grande expérience, il prend ses leçons de la nature et non pas des hommes". À tout cela Rousseau surenchérit "mon élève s'instruit d'autant mieux qu'il ne voit nulle part l'intention de l'instruire".[39]

Au XXIe siècle, le souci d'une éducation efficace reste toujours celui poursuivi par Rousseau : un apprentissage ou avant tout un "learning" dans un milieu naturel où l'observation directe des phénomènes de la vie et de la nature prédispose activement et utilement à la réflexion constructive et positive.

 

 

 

Le Barbier inv.

 



[1] Gabriel Compayré, J.-J. Rousseau et l'Éducation de la Nature, Ed. P. Delaplane, Paris, s.d.

[2] Émile ou de l'éducation, OCR. IV, 242.

[3] Émile ou de l'éducation, OCR. IV, 624.

[4] Lettres Morales, Lettre 1, OCR. IV, 1081.

[5] Lettres Morales, Lettre 2, OCR. IV, 1088.

[6] La Nouvelle Héloïse, OCR. II, I, XII

[7] Lettres Morales, Lettre 2, OCR. IV, 1089.

[8] Septième promenade, OCR. I, 1062.

[9] Émile ou de l'éducation, OCR. IV, 502.

[10] Émile ou de l'éducation, OCR. IV,

[11] Septième promenade, OCR. I, 1068.

[12] Septième promenade, OCR. I, 1069.

[13] Septième promenade, OCR. I, 1068.

[14] Juvénal, Satire IV, v. 91.

[15] Septième promenade, OCR. I, 1066.

[16] Confessions, Livre 6, OCR. I, 237.

[17] Confessions, Livre 12, OCR. I, 641.

[18] Septième promenade, OCR. I, 1060.

[19] Rousseau à Linné, le 21 septembre 1771.

[20] Confessions, Livre 12, OCR. I, 641.

[21] Confessions, Livre 12, OCR. I, 641.

[22] Cinquième promenade, OCR. I, 1043.

[23] Troisième promenade, OCR. I, 1014.

[24] Émile ou de l'éducation, OCR. V, 247.

[25] Gaston PINEAU, professeur en sciences de l'éducation, invente un mot nouveau "écoformation" qui signifie au sens strict "la formation que l'on reçoit par le monde physique". Il considère trois rapports formatifs : l'autoformation, l'hétéroformation et l'écoformation, où Jean-Jacques Rousseau nous montre trois maîtres : soi-même, les autres et les choses.

[26] Émile ou de l'éducation, OCR. IV, 466.

[27] Émile ou de l'éducation, OCR. IV, 469.

[28] Émile ou de l'éducation, OCR. IV, 495.

[29] Troisième promenade, OCR. I, 1012.

[30] Troisième promenade, OCR. I, 1013.

[31] Troisième promenade, OCR. I, 1014.

[32] Confessions: Livre septième, OCR. IV, 347.

[33] CONDILLAC, Traité des systèmes, 1749, Chapitre 1.

[34] Christian MAGNAN, La nature sans foi ni loi, Editions Belfond, Paris, 1988.

[35] André GIORDAN, Une pédagogie pour les sciences expérimentales, Editions Le Centurion, Paris, 1978. (p. 225)

[36] Émile ou de l'éducation, OCR. IV, 259.

[37] Émile ou de l'éducation, OCR. IV, 311.

[38] Émile ou de l'éducation, OCR. IV, 323.

[39] Émile ou de l'éducation, OCR. IV, 362.